Sodome et Gomorrhe

March 21, 2017  •  Laisser un commentaire

Marcel Proust Sodome et Gomorrhe (707)

La marquise, se retournant, adressa un sourire et tendit la main à Swann qui s’était soulevé pour la saluer. Mais, presque sans dissimulation, qu’une vie déjà avancé lui en eût ôté soit la volonté morale par l’indifférence à l’opinion, ou le pouvoir physique par l’exaltation du désir et l’affaiblissements des ressorts qui aident à le cacher, dès que Swann eut, en serrant la main de la marquise, vu sa gorge de tout près et de haut, il plongea un regard attentif, sérieux, absorbé, presque soucieux, dans les profondeurs du corsage, et ses narines, que le parfum de la femme grisait, palpitèrent comme un papillon prêt à aller se poser sur la fleur entrevue. Brusquement il s’arracha au vertige qui l’avait saisi, et Mme de Surgis elle-même, quoique gênée, étouffa une respiration profonde, tant le désir est parfois contagieux. « Le peintre s’est froissé, dit-elle à M. de Charlus et l’a repris. On avait dit qu’il était maintenant chez Diane de Saint-Euverte. – Je ne croirai jamais, répliqua le baron, qu’un chez-d’œuvre ait si mauvais gout. »

  • Il lui parle de son portrait. Moi je lui en parlerais aussi bien que Charlus, de ce portrait, me dit Swann, affectant un ton trainard et voyou et suivant des yeux le couple qui s’éloignait. Et cela me ferait surement plus de plaisir qu’à Charlus, ajouta-t-il.

Je lui demandais si ce que l’on disait de M. de Charlus était vrai, en quoi je mentais doublement car si je ne savais pas qu’on eût jamais rien dit, en revanche je savais fort bien, depuis tantôt, que ce que je voulais dire était vrai. Swann haussa les épaules, comme si j’avais proféré une absurdité.

  • C’est-à-dire que c’est un ami délicieux. Mais ai-je besoin d’ajouter que c’est purement platonique. Il est plus sentimental que d’autres, voilà tout ; d’autre part, comme il ne va jamais très loin avec les femmes, cela a donné un espère de crédit aux bruits insensés dont vous parlez. Charlus aime peut-être beaucoup ses amis, mais tenez pour assuré que cela ne s’est jamais passé ailleurs que dans sa tête et dans son cœur.

Le feu

March 19, 2017  •  Laisser un commentaire

Le feu

Mon Dieu, mon Dieu, cela ne s’éteint pas
Toute ma forêt, je suis là qui brûle
J’avais pris ce feu pour le crépuscule
Je croyais mon cœur à son dernier pas.

J’attendais toujours le jour d’être cendre
Je lisais vieillir où brise l’osier
Je guettais l’instant d’après le brasier
J’écoutais le chant des cendres, descendre.

J’étais du couteau de l’âge égorgé
Je portais mes doigts où vivre me saigne
Mesurant ainsi la fin de mon règne
Le peu qu’il me reste et le rien que j’ai.

Mais puisqu’il faut bien que douleur s’achève
Parfois j’y prenais mon contentement
Pariant sur l’ombre et sur le moment
Où la porte ouvrant, déchire le rêve.

Mais j’ai beau vouloir en avoir fini
Chercher dans ce corps l’alarme et l’alerte
L’absence et la nuit, l’abîme et la perte
J’en porte dans moi le profond déni.

Il s’y lève un vent qui tient du prodige
L’approche de toi qui me fait printemps
Je n’ai jamais eu de ma vie autant
Même entre tes bras, aujourd’hui vertige.

Le souffrir d’aimer flamme perpétue
En moi l’incendie étend ses ravages
A rien n’a servi, ni le temps, ni l’âge
Mon âme, mon âme, où m’entraînes-tu ?
Où m’entraînes-tu ?

 

Louis Aragon


LES NOUVELLES DU SOIR

February 24, 2017  •  Laisser un commentaire

À l'heure où la lumière enfouit son visage

dans notre cou, on crie les nouvelles du soir,
on nous écorche. L'air est doux. Gens de passage
dans cette ville, on pourra juste un peu s'asseoir
au bord du fleuve où bouge un arbre à peine vert,
après avoir mangé en hâte ; aurais-je même
le temps de faire ce voyage avant l'hiver,
de t'embrasser avant de partir ? Si tu m'aimes
retiens-moi, le temps de reprendre souffle, au moins
juste pour le printemps, qu'on nous laisse tranquilles
longer la tremblante paix du fleuve, très loin
jusqu'où s'allument les fabriques immobiles...
Mais pas moyen. Il ne faut pas que l'étranger
qui marche se retourne, ou il serait changé
en statue : on ne peut qu'avancer. Et les villes
qui sont encore debout brûleront. Une chance
que j'aie au moins visité Rome, l'an passé,
que nous nous soyons vite aimés, avant l'absence,
regardés encore une fois, vite embrassés,
avant que l'on crie"Le Monde" à notre dernier monde
ou "Ce soir" au dernier beau soir qui nous confonde...
Tu partiras. Déjà ton corps est moins réel
que le courant qui l'use, et ses fumées au ciel
ont plus de racines que nous. C'est inutile
de nous forcer. Regarde l'eau, comme elle file
par la faille entre nos deux ombres. C'est la fin,
qui nous passe le goût de jouer au plus fin.

L'effraie de Philippe Jacottet


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